Nous allons vous livrer des extraits chocs du livre de Latif Coulibaly : à vous de juger
Le President et les assasins
Introduction.
Un peu plus de vingt quatre heures, après la proclamation, par
la Commission
nationale des votes, des résultats des élections législatives du 9 mai 1993, le juge Babacar Sèye est abattu. Le Conseil constitutionnel, dont il est membre et occupe les fonctions de vice-président, jusqu’au jour de sa mort, s’apprête à siéger pour examiner les résultats provisoires qui lui sont déférés par
la Commission
nationale de recensment des votes.
Le juge Sèye est assassiné alors qu’il revient de son travail, dans cet après-midi du samedi 15 mai 1993. Il tombe sous les balles de trois jeunes meurtriers qui sont tous arrêtés et condamnés le 7 octobre 1994, à des peines de réclusion criminelle, allant de dix-huit à vingt-deux ans de prison. Un feuilleton politico-judiciaire pour lequel les Sénégalais se passionnent, et qui, depuis cette date ne finit pas de dérouler ses épisodes.
Même si des coupables ont été arrêtés et condamnés, le contexte de l’époque, mais surtout le climat politique qui prévalait au moment du crime terroriste, laissait, fatalement, croire qu’il y avait, nécessairement, une main derrière celles qui ont froidement exécuté le juge.
En effet, en raison de la proximité des trois jeunes gens qui ont reconnu le meurtre, avec les principaux responsables du Parti démocratique sénégalais (Pds) qui s’en étaient servis comme du personnel de sécurité, pendant les campagnes électorales de 1988 et 1993, la piste d’un complot conçu et organisé par ce parti fut très rapidement explorée par les enquêteurs. Au point que certains citoyens et une large part de l’opinion, eurent vite fait de crier à une manipulation de l’enquête, pour éliminer des adversaires gênants.
Ce sentiment fut d’autant plus présent, chez certains, que lors des élections de 1988, le pouvoir avait ordonné, dès le lendemain du double scrutin présidentiel et législatif, l’arrestation des principaux responsables de l’opposition dont Abdoulaye Wade, lui-même, le challenger le plus sérieux du Président Abdou Diouf.
Les méthodes des enquêteurs qui ont convoqué Abdoulaye et plusieurs de ses camarades de parti, moins d’une heure après l’annonce de la mort du juge assassiné, confortèrent les opinions de ceux qui pensaient que le pouvoir manipulait les investigations, en vue d’abattre un adversaire.
De telles méthodes jetaient, en même temps, le doute et le trouble, dans les esprits de certains qui, pourtant, se montraient même au départ disposés à comprendre les soupçons portés par les enquêteurs sur les responsables du Pds, en raison des nombreuses charges dont Me Sèye avait fait l’objet de la part de Me Abdoulaye Wade, lors de la campagne électorale.
« L’affaire Me Babacar Sèye » a été, pour la jeune démocratie sénégalaise, une véritable épreuve qu’elle a su, finalement, traverser sans trop de dommages, du point de vue de la consolidation et de la pérennisation de ses bases. Elle aura, cependant, pour enjamber cette épreuve, beaucoup perdu et continuent encore d’en perdre, en termes d’image, surtout par rapport à la crédibilité des principaux acteurs et animateurs du jeu politique.
Le discrédit de la classe politique, toutes tendances confondues, fut réel. Cette classe qui n’en demandait pas tant, au moment où elle tentait de redorer son blason, en réussissant à faire voter par l’Assemblée nationale un code dit consensuel, conçu dans l’esprit des uns et des autres, comme l’antidote aux fraudes électorales supposées ou réelles qui ont toujours alimenté les contentieux électoraux.
Cette affaire a joué comme un double miroir. Elle renvoie aux deux pouvoirs, exécutif et judiciaire, l’image qu’ils n’aimeraient pas trop longtemps garder d’eux-mêmes. D’une part, le pouvoir politique, entendu dans le sens le plus large du terme, s’est montré indigne de la confiance que les citoyens ont placée en lui, en démontrant sa faillite et son incapacité à assurer aux institutions et aux citoyens, la sécurité dont elle ont besoin pour vivre en démocratie.
Et s’y ajoute, une autre incurie l’ayant empêcher de donner aux institutions judiciaires les moyens de rendre à Babacar Sèye, à sa famille et au peuple qui l’attendent, une Justice intégrale, afin qu’une telle tragédie ne puisse plus jamais se reproduire dans le pays.
D’autre part,
la Justice
, elle-même, en se pliant aux ordres du politique, aura démontré qu’elle a toujours constitué et demeure encore le maillon faible de la démocratie sénégalaise. Cette affaire Babacar Sèye montre à quel point l’émancipation et l’affranchissement du pouvoir judiciare des griffes de l’exécutif est nécessaire, si toutefois, le pays tient à consolider les bases et les fondements de l’Etat de droit.
Le cas Me Sèye interpelle tous les acteurs de la démocratie, au premier rang desquels la presse. Celle-ci n’est pas exempte de reproches, par rapport au mode de traitement qu’elle a réservé à toute l’information concernant l’assassinat du juge Sèye. Cette presse doit se livrer, si elle ne l’a pas encore fait, à un profond examen de conscience en questionnant, sans nécessairement s’autoflageller, ce mode de traitement des faits privilégié, depuis le jour de l’annonce de l’assassinat. Un tel examen s’impose à elle.
On peut dire avec le recul qu’il y avait sûrement un meilleur traitement à faire des informations relatives à l’enquête, à l’arrestation des assassins et à la recherche de leurs commanditaires. Les maladresses commises çà et là, le manque de sérénité des autorités dans la conduite des investigations, ont pu amener les journalistes à avoir des comportements professionnels douteux et des prises de positions fondées sur des faits erronés ou grossis dans un sens partisan.
Les attitudes du pouvoir de l’époque, ses attermoiements ont pu expliquer les dérives de la presse. En tous les cas, celle-ci a pris parfois des libertés par rapport à certaines règles éthiques et déontologiques, en traitant certaines ’informations et à des occasions précises. Certains journalistes n’ont pas pu toujours prendre les distances nécessaires et observer des attitudes de stricte neutralité professionnelle.
Un fait reste constant : la presse avait trop souvent systématiquement mis en doute les comportements du gouvernement de l’époque et faisait, en même temps, trop valoir sans aucun inventaire et de réserves, les thèses de l’opposition mise en cause. Ce faisant, elle a encadré et rendu crédible la stratégie de défense de cette même opposition, alors strictement basée sur l’idée d’un complot ourdi contre elle, dans le seul et unique dessein d’empêcher une entente entre le Parti démocratique sénégalais, son chef Abdoulaye wade et Abdou Diouf, en vue de la constitution d’un gouvernement de majorité élargie.
Pour les besoins de cette enquête, j’ai interrogé plusieurs journalistes qui ont signé quasiment tous les articles rédigés sur cette affaire, entre le 15 mai 1993 le 7 octobre 1994. Ils ont pour la plupart admis qu’ils auraient dû être prudents, en écrivant autrement et en observant plus de distance dans leurs « papiers » et de prudence dans la relation des faits. Tous les rédacteurs ou reporters interrogés reconnaissent qu’il y a eu de graves distorsions dans le comportement journalistique.
Un confrère n’hésite pas à affirmer : « Les comportements des autorités de l’époque avaient donné aux journalistes un alibi pour justifier des attitudes professionnelles discutables. Nous avons manqué de vigilance et de prudence. Un dirigeant du Pds m’a dit à l’époque : [les journalistes ont sauvé Wade et le parti]. Je pense que ce qu’il disait était en partie vrai ».
A la lecture de la presse de l’époque, on en déduisait que les journalistes, dans leur quasi-majorité, considéraient que les commanditaires du crime ne pouvaient pas être ceux sur qui les soupçons se posaient. A leur décharge, le contexte de l’assassinat et les circonstances expliquaient peut-être, sans l’excuser, leur attitude. Les média n’ont pas aidé à la manifestation de la vérité. Pour dire le moins, ils ont contribué par un matraquage systématique de l’opinion à épaissir le mystère qui entourait jusqu’ici les noms des commandiatires de l’assassinat perpétré sur la personne de Me Sèye. Le temps a aidé a changé les mentalités et le vote de la loi d’amnistie intervenue le 7 janvier 2005 a établi d’autres convictions.
Paradoxalement, le mystère entourant l’assassinat de Me enfle tout en édifiant davantage les esprits sur les mobiles du crime et sur cette identité des personnes qui ont armé les bras des criminels. Ce livre a, pour unique ambition de faire éclater la vérité ou du moins d’aider à percer une partie de ce mystère, en révélant les noms des commanditaires.
La vérité semble ne plus tenir qu’à un tout petit bout. Un bout tenu par les criminels eux-mêmes, hier comme aujour’hui. Cet ouvrage s’est employé à chercher ce bout, au prix d’une enquête minutieuse, méthodique et rigoureuse. Il espère y être parvenu. La recherche de vérité a pu bénéficier d’un concours précieux, inespéré et essentiel : celui d’un des trois jeunes assassins qui ont été arrêtés et condamnés.
Ce dernier avait vingt trois ans au moment des faits. Il a grandi et mûri et porte toujours sur sa conscience le poids effroyable de la mort d’un homme. Il compte en partie s’en délester ou du moins soulager, d’une certaine manière, sa conscience en disant la vérité et rien que la vérité, mais toute la vérité dont il est l’un des dépositaires.
La collaboration entre l’auteur et l’un des assassins de Me Sèye est, en définitive, la rencontre de deux volontés toutes tendues vers un seul but et même objectif : aider chaque citiyen de ce paye et au-delà, amener tous ceux qui sont préoccupés par les circonstances de la mort de Me Sèye, à savoir ce qui s’est réellement passé et comment le Sénégal a pu en arriver, contre toute attente, à cette extrêmité.
La confiance placée en moi par Pape Ibrahima Diakhaté en décidant de me confier un secret qu’il garde, jalousement, depuis neuf ans, ne sera méritée que dans la seule mesure où l’histoire reconnaîtra à cet ouvrage son apport décisif dans l’élucidation du mystère entourant encore l’affaire Me Sèye. J’ai conduit plusieurs entretiens avec l’intéressé et exploré avec plusieurs sources le dossier....